« 23 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 137-138], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.882, page consultée le 04 mai 2026.
1851, 23 juillet, mercredi matin, 6 h. ½
Bonjour, mon bien aimé petit homme, bonjour. Est-ce que tu as pu dormir malgré le
formidable orage de cette nuit ? Quant à moi il m’a été impossible de fermer l’œil
et
je me lève beaucoup plus fatiguée que je ne m’étais couchée. C’est la seule chose
qui
me vexe dans ces insomnies, car je préfère ne pas dormir et penser à toi que les
affreux cauchemars auxquelsa je suis en proie pendant mon sommeil. Quant à toi, mon petit
homme, qui n’a pas les mêmes motifs pour redouter les rêves, j’aime mieux que tu
dormes toute la nuit et que tu te portes bien. Je pense avec chagrin que ton pauvre
Charles va être séquestré pendant six
mortels mois1 et que je ne te verrai peut-être pas aujourd’hui. Je sais bien qu’il
aura quelques heures de liberté à mettre à profit pendant cette absurde et monstrueuse
séquestration, mais c’est égal, cela n’en reste pas moins hideux.
J’espère aussi
que malgré tout ce que tu as à faire tu trouveras le temps de venir me chercher
tantôt, mais le doute suffit pour remplir mon cœur d’une tristesse indicible. Mon
pauvre cher bien-aimé, je t’aime trop pour être jamais heureuse maintenant. Je le
sens
et je voudrais mourir pour te laisser libre d’être heureux, toi, mon pauvre bien-aimé,
si bon, si beau et si bien fait pour tous les bonheurs de ce monde.
Juliette
1 Après avoir été traduit en Cour d’Assises pour attentat à la loi suite à la publication d’un article sur la peine de mort, est condamné à 6 mois de prison. Il est incarcéré à la Conciergerie le 1er août 1851.
a « cauchemards auquels ».
« 23 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 139-140], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.882, page consultée le 04 mai 2026.
23 juillet 1851, mercredi matin, 9 h.
Le temps s’annonce mal, mon Victor, et je crains que tu n’en ressentes la mauvaise influence surtout si tu es forcé de sortir et de te fatiguer. Comment vas-tu ce matin d’abord ? Comment as-tu dormi cette nuit ? Puis-je espérer te voir tantôt ? Ai-je quelque chance ? Je n’ose pas m’y fier car je sens que la déception s’ajouterait à mon chagrin et le rendrait encore plus amer. Je voudrais ne pas te parler toujours de moi, c’est stupide et ennuyeuxa. C’est déjà bien assez, mon Dieu, c’est beaucoup trop que je t’aime avec cette déraisonnable persistance. Je le sens et je voudrais m’en corriger mais le mal est incurable et ne s’en ira qu’avec moi. Je viens de recevoir une lettre de Brest1 bien touchante et bien bonne comme tout ce qui vient du cœur de ces braves gens-là. Mon beau-frère me remercie de ton discours qu’il admire et qu’il fait admirer, aimer et bénir autour de lui ; il me prie de lui en envoyer plusieurs exemplaires pour lui et pour ses amis qui le répandront à l’envie l’un l’autre et le propageront partout où ils pourront. Je crains que son ardeur ne lui fasse oublier toute prudence, aussi je compte lui écrire à ce sujet pour lui dire de prendre un couvert, un nom, une adresse autre que les siens. Ma sœur avait à ce qu’il paraît fait arranger une chambre pour moi et il ne faut rien moins que la pensée que je mourrai éloignée de toi pour la consoler de ne pas m’avoir auprès d’elle. Pauvre femme, je la remercie, je te remercie aussi toi, mon doux bien aimé, j’accepte avec reconnaissance, avec docilité et avec amour toutes les marques d’affection, de dévouement, de bonté que vous me donnez tous. C’est à Dieu à faire le reste.
Juliette
1 La sœur de Juliette Drouet, Renée-Françoise Gauvain, vit à Brest avec son époux, Louis Koch.
a « ennuieux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.
- 1851Hugo visite les caves de Lille.
- 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
- 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
- 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
- 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
- 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
- 26-27 octobreAutre excursion.
- 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
- 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
- 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.
